Bénin : Léhady Soglo, jusqu’où ira la chute ?

Poursuivi en justice et révoqué, le maire de Cotonou se fait discret. Il affirme être dans le collimateur de son éminent parent par alliance, le président Patrice Talon.

La politique peut être un milieu impitoyable. Elle fait et défait les hommes au gré du vent, balaie parfois en un instant des carrières bâties des décennies durant. Léhady Soglo, 56 ans, est en train d’en faire l’amère expérience. Il y a encore trois mois, ce fils de grande famille était maire de Cotonou, la capitale économique de son pays. Il était aussi président de la Renaissance du Bénin (RB). Un parti certes en perte de vitesse et divisé, mais toujours emblématique.

Il fut fondé par sa mère, Rosine, aujourd’hui doyenne des députés, à 83 ans, et son père, Nicéphore, ancien président de la République (1991-1996) et ex-Premier ministre, en est le président d’honneur. Mais tout ce pourquoi cette dynastie s’est battue menace de s’effondrer comme un château de sable.

Le 21 mai, mettant en cause sa gestion, une partie des cadres de la RB ont d’abord destitué Léhady Soglo – l’affaire, portée devant les tribunaux, a été mise en délibéré au 21 septembre. Le voici désormais révoqué par le pouvoir du poste de maire, qu’il occupait depuis 2015, pour « fautes lourdes » au terme d’une procédure dont la légalité fait débat.

Elle a, en tout cas, été particulièrement expéditive : le 28 juillet, le préfet du Littoral convoque Léhady et le somme de justifier sa gestion de l’hôtel de ville. Des élus municipaux l’ont saisi, et une série d’audits commandés par le gouvernement pointent l’édile du doigt. En fin de journée, cinq militaires se présentent à la mairie pour remettre un arrêté ministériel : celui-ci acte la suspension. Le soir même, des policiers en civil se rendent au domicile de Léhady pour une perquisition.

« Je n’ai pas fui »

Mais, devant le scandale que leur présence provoque, ils doivent reculer. La perquisition aura finalement lieu le lendemain. Ont-ils voulu l’arrêter, comme l’intéressé et ses avocats le clament ? « Non, a répondu le président Talon à l’un de ses visiteurs du soir. Il y avait chez lui des documents et de fortes sommes d’argent que nous souhaitions saisir. » Quoi qu’il en soit, Léhady profite de ce sursis pour quitter discrètement son domicile dans la voiture de son père.

« Je n’ai pas fui, nous assure-t-il au téléphone quelques jours plus tard, tout en refusant de dire s’il se trouve au Bénin. Mais quand on encercle votre résidence et qu’on déploie des chars, on est en droit de s’inquiéter. » Le 31 juillet, il est sommé de rendre les clés de son bureau et de son véhicule de fonction. Deux jours plus tard, il est définitivement révoqué en Conseil des ministres.

Léhady avait beau s’y attendre depuis sa destitution de la RB – il y voit la main du président Patrice Talon –, le choc reste brutal. Pour lui, le fauteuil de maire de Cotonou revêt une symbolique particulière. Fin 2002, quand son père, Nicéphore, commence à convoiter l’hôtel de ville, lui imagine son destin plus au nord, à Bohicon, le fief des Soglo, où il a déjà voulu se présenter en 1999. Mais l’ancien président se sent seul. Trahi par plusieurs collaborateurs, il demande à son fils de l’accompagner dans sa campagne.

Nicéphore est finalement élu maire, et Léhady devient premier adjoint, postes qu’ils occuperont pendant douze ans. Mais qu’importe l’ordre protocolaire, c’est bien le fils, dans les faits, qui dirige la mairie. « Au bout de six mois, raconte un ancien conseiller municipal, Nicéphore nous a convoqués et a déclaré : “Désormais, tous les Cotonois doivent savoir que le vrai maire se nomme Léhady” ».

Dès lors, ce dernier imprime « son rythme », comme il se plaît à le dire : il dresse les listes des nominations que son père signe. Mais diriger dans l’ombre ne lui suffit pas. Il veut l’exposition et la reconnaissance. En clair : dégager papa. En 2008, quand le premier mandat de ce dernier s’achève, Léhady a pour ambition de briguer à son tour la mairie. Il n’est pas le seul. Le chef de l’État d’alors, Thomas Boni Yayi, sait l’importance de contrôler la vitrine du pays. Il veut y placer les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), la coalition qui l’a porté au pouvoir deux ans auparavant. Léhady aurait-il pris peur ? Il renonce en tout cas à se présenter comme tête de liste et remet son père dans le jeu. Il lui faudra attendre encore sept ans – Boni Yayi avait reporté les élections municipales suivantes – pour succéder à son père.

« La terreur qu’il faisait régner lui a causé du tort »

La chute de Léhady vient sanctionner une gestion contestée, notamment en interne, où certains le soupçonnaient d’utiliser la mairie pour financer son parti. « Il gère le pouvoir de manière solitaire, se plaint un conseiller municipal. La terreur qu’il faisait régner lui a causé beaucoup de tort. Il lui est arrivé de virer des gens simplement parce qu’ils refusaient d’intégrer la RB ! »

Cela n’explique pas tout. Léhady Soglo et Patrice Talon ont beau être cousins par alliance – Claudine, la première dame, est la nièce de Rosine Soglo –, les tensions entre eux ont atteint leur paroxysme. Ils se disputent le même fief du Zou, dans le sud du pays. Une candidature de Léhady Soglo à la prochaine présidentielle n’arrangerait donc pas les affaires du président.

À cela, il faut ajouter la volonté du pouvoir de contrôler les villes importantes : depuis l’élection de Patrice Talon, la quasi-totalité des maires opposés au chef de l’État ont été destitués. Cotonou était la dernière à résister. « Soglo n’a jamais voulu travailler avec nous, déplore un proche de Talon. Il nous a nargués et aujourd’hui il le paie. »

Ceinture noire de taekwondo, Léhady ne compte pas lâcher « sa » mairie aussi facilement. Il fera tout pour éviter de se retrouver dans la même situation que son ami Khalifa Sall, le maire de Dakar, qui croupit en prison depuis son inculpation pour détournement de deniers publics en mars. Le fils Soglo nie avec fermeté les dizaines d’infractions que les autorités lui reprochent (lire ci-dessous) et se dit prêt à se présenter devant la justice si sa sécurité est assurée.

Je n’ai rien à me reprocher, l’opinion le comprendra d’elle-même quand on me permettra de me défendre

« Je n’ai rien à me reprocher, assure-t-il. L’opinion le comprendra d’elle-même quand on me permettra de me défendre. C’est un acharnement, un coup de force de la part d’un régime qui fait l’unanimité contre lui. Il faut que Patrice Talon revienne à la raison. On ne peut diriger un pays avec un tel arbitraire. »

En attendant, Léhady organise une riposte médiatique et diplomatique. Il fait jouer ses réseaux dans la sous-région – en Côte d’Ivoire et au Togo notamment – et surtout ceux de son père. Les deux hommes se sont en effet rabibochés : Nicéphore sachant Léhady menacé, il a profité d’un passage à Abidjan, début juillet, pour solliciter une médiation du président Alassane Ouattara. « Faure Gnassingbé est également intervenu », assure un proche de la famille Soglo.

« Léhady a toujours dit que, tant que son père était vivant, rien ne pouvait lui arriver, note un de ses anciens collaborateurs. Jusqu’ici, il a eu raison. L’entregent de Nicéphore Soglo pourra-t-il le sauver cette fois-ci ? » À entendre sa mère, Rosine, la guerre ne fait que commencer : « Tant que Talon ne lâchera pas mon fils, il m’aura derrière lui. Ou il me tue, ou c’est moi qui le tue ».


Les Chefs d’accusations

Lors de l’audition de Léhady Soglo, le 28 juillet, le préfet du Littoral a posé dix questions au maire de Cotonou concernant sa gestion de la municipalité. Huit d’entre elles avaient déjà été posées par le cabinet Deloitte dans son audit préliminaire. Les autorités se sont ainsi interrogées sur l’augmentation en 2017 de plus de 100 % des frais de représentation de l’hôtel de ville ou sur le fait que Soglo se soit octroyé des primes de maintien de l’ordre. La vente ou l’aliénation abusive de biens publics, l’engagement de dépenses hors de la procédure de marchés publics, le gaspillage des ressources financières de la commune ou encore des attributions de marchés publics douteux font partie des récriminations exposées lors de cette audition. Après avoir demandé un délai pour se défendre, Léhady Soglo affirme être capable de répondre point par point à ces accusations.

Vincent Duhem
Jeune Afrique