A Addis-Abeba, le sommet de l’Union africaine dope les prix de la prostitution

Dans la capitale éthiopienne, les réunions internationales drainent leur lot d’hommes en quête d’« exotisme abyssin ». Cheveux frisés relevés en chignon, du rose sur les lèvres, Bittania* a gardé sa minijupe, mais ce n’est plus son uniforme de travail. Sortie du métier récemment, elle raconte : « A partir de 2013, il y avait des Ethiopiens et des Chinois qui construisaient la ligne de chemin de fer qui va jusqu’à Djibouti. » Les ouvriers avaient besoin de prendre du plaisir entre deux poses de rails, et Bittania savait les divertir.

Quand le chantier prit fin en 2016, elle est partie s’installer à Addis-Abeba. Là-bas, elle savait qu’il y aurait des clients. Des « locaux » et surtout des « farendj », des étrangers. Pas étonnant dans la capitale de l’Afrique, où se trouvent une ribambelle de représentations diplomatiques et le siège de l’Union africaine, qui tient son 28e sommet les 30 et 31 janvier.

Lors du 27e sommet de l’Union africaine, le 30 janvier 2016, à Addis-Abeba, en Ethiopie.

En Afrique, les destinations du tourisme sexuel sont nombreuses : Grand Baie à Maurice, Mombasa au Kenya, Marrakech au Maroc… Il y a quinze ans, les autorités éthiopiennes dénombraient 150 000 prostituées à Addis-Abeba. Depuis, aucune statistique n’a été publiée, mais, selon un rapport du département d’Etat américain datant de 2015, elle serait la ville africaine abritant le plus de maisons closes. Des fillettes y seraient même prostituées dès l’âge de 8 ans.

Moins d’un euro la passe

Dans la rue, les Ethiopiennes en tenue aguicheuse et au maquillage excessif sont nombreuses la nuit. Elles sont jeunes, parfois mères de famille. Elles viennent souvent de la campagne et fuient l’extrême pauvreté qui touche un tiers de la population éthiopienne, et ce malgré des chiffres de croissance de près de 10 % par an.

Elles se cachent dans la pénombre des cases en tôle du quartier sulfureux de Tchitchinya, et attendent le client à la lueur de guirlandes multicolores. Certaines offrent une prestation dans d’obscurs salons de massage. D’autres patientent dans ce qui leur sert de maison, et peuvent avoir jusqu’à vingt rapports sexuels par jour. Une misère par passe : 20 birrs, soit moins d’un euro.

Mais le moment où Bittania se faisait le plus d’argent, c’était lors des réunions internationales et autres sommets qui drainent leur lot d’hommes en costume-cravate en quête d’« exotisme abyssin ». Les étrangers payaient au moins le double et lui offraient des cadeaux. « Un téléphone, un ordinateur », précise-t-elle avec le sourire.

« Ces rassemblements, c’est une bonne période pour leurs affaires », confirme Yetenayet Andarge, l’une des coordinatrices de l’association locale Elillta Women at Risk (E-WAR), qui lutte contre la prostitution. Elles savent qu’elles gagneront plus et n’hésitent pas à augmenter leur prix à cette période. Mais encore faut-il se cacher des agents de police qui peuvent les chasser de la rue et les jeter en prison pour une nuit, comme l’ont confié plusieurs d’entre elles. Pour maintenir la sécurité en vue d’un tel événement, d’après les forces de l’ordre. « Pour ne pas salir l’image du pays », ironise un travailleur social qui requiert l’anonymat.

« Business ladies »

En Ethiopie, la prostitution n’est pas interdite, mais l’usage de la force, la « transmission volontaire » du virus du sida et le harcèlement sont punissables par la loi. Les prostituées sont très mal perçues dans une société éthiopienne très pieuse. Elles peuvent « subir des abus, ne pas être rémunérées après l’acte, être battues ou violées en bande », déplore Yetenayet Andarge. Les étrangers, eux, leur demandent parfois des services « contre nature » que certaines refusent. D’autres acceptent mais réclament beaucoup d’argent.

L’association E-WAR a sorti plus d’un millier de femmes de la prostitution en vingt ans d’existence. Une fois prises en charge, les filles ont l’interdiction de retourner dans la rue. En contrepartie, elles reçoivent 700 birrs par mois (30 euros) grâce à des donateurs canadiens, britanniques, américains car E-WAR ne reçoit aucune subvention de la part du gouvernement. « Avec cette somme, il y a des femmes que nous ne pouvons pas atteindre », soupire Yetenayet Andarge.

Les prostituées de luxe, par exemple. On les trouve dans des hôtels chics de la capitale. Contactées par des proxénètes, qui les recrutent souvent à la sortie de l’école, elles attendent le client riche, le diplomate. La rumeur publique ironise ainsi sur l’appétit des membres de certaines délégations pour ces « business ladies ». Elles étaient particulièrement du goût de certains dignitaires sud-soudanais – rebelles et progouvernement confondus – présents à Addid-Abeba durant des mois en 2015 pour assister aux pourparlers de paix qui n’ont pas mis fin à la guerre.

L’inaction du gouvernement éthiopien

Dans son rapport, le département d’Etat américain dénonce l’inaction du gouvernement éthiopien face à l’exploitation sexuelle. Au Bureau des femmes, de l’enfance et de la jeunesse de la ville d’Addis-Abeba, la directrice Alemtsehay Elias Berega réfute l’accusation. « Nous avons réduit le nombre de prostituées », dit-elle en évoquant la sensibilisation à longueur d’année et la volonté d’autonomiser économiquement ces femmes. Mais elle ne dispose d’aucun chiffre pour étayer ses propos.

Ici, les associations de lutte contre la prostitution se comptent sur les doigts de la main, et ne disposent pas d’assez de ressources. En Ethiopie, le champ d’action des associations caritatives est restreint : en 2009, le Parlement a adopté une loi limitant leurs financements extérieurs. Un moyen de mieux contrôler les ONG. Mais aussi une mesure dissuasive pour les travailleurs humanitaires, selon les organisations de défense des droits humains. « Si aucun effort n’est fait, il n’y a aucune garantie que nous ne devenions pas la capitale africaine des prostituées », conclut un travailleur social, qui souhaite garder l’anonymat.

* Le prénom a été modifié.