Afrique du Sud : Cyril Ramaphosa, Mister President ?

Considéré comme le fils spirituel de Nelson Mandela, Cyril Ramaphosa, vice-président du Congrès national africain, pourrait bien devenir le prochain chef de l’État.

«Rien ne sert de courir, il faut partir à point », écrivait le poète français La Fontaine, narrant la course que la tortue remporta face au lièvre. La maxime pourrait bien s’appliquer à Cyril Ramaphosa, à la fois numéro deux du Congrès national africain (ANC), le puissant parti antiapartheid que Nelson Mandela porta pour la première fois au pouvoir en 1994, et vice-président de l’Afrique du Sud.

À 64 ans, l’ancien syndicaliste reconverti en redoutable homme d’affaires se montre prêt à succéder à Jacob Zuma, le chef de l’État sortant. Adoptant parfois des discours dignes d’un opposant, il a ainsi lancé, le 12 juillet, lors d’un meeting du Parti communiste sud-africain : « Des milliards de rands de ressources publiques ont été détournés dans les poches de certains. »

Voilà qui n’est pas anodin lorsque l’on sait que la conférence qui doit désigner le prochain président du parti, en décembre, risque fort de se résumer à un clash entre pro- et anti-Zuma. Le clan de l’actuel chef de l’État semble coincé dans un labyrinthe de corruption et d’affaires dont il cherche désespérément la sortie. Mis en cause dans le cadre de détournements de fonds publics, accusé dans un rapport daté de 2016 d’organiser une « capture de l’État » et récemment éclaboussé par les révélations des GuptaLeaks – du nom d’une riche fratrie indienne accusée de soudoyer une bonne partie de l’appareil d’État –, le leader de l’ANC laisse en héritage un parti divisé et décadent.

Négociateur

La situation convient parfaitement aux ambitions du vice-président, qui jouit d’une réputation d’activiste chevronné et de gestionnaire intègre. Né dans une famille modeste dans le township de Soweto, en banlieue de Johannesburg, Cyril, à peine âgé de 20 ans, commence la politique en même temps que ses études de droit à l’université de Turfloop, à Limpopo, dans le nord du pays. Sous l’apartheid, son engagement lui vaudra deux arrestations, en 1974 et en 1976. Diplômé en 1981, le turbulent Cyril se consacre à la lutte ouvrière et contribue à la création du Syndicat national des mineurs (NUM) – fort de 312 000 membres en 2012 – avant d’en devenir le premier secrétaire général.

Son éloquence et ses talents de négociateur lui valent le respect des patrons blancs. Dans la foulée, la figure de proue des travailleurs noirs participe à l’élaboration du puissant Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu) – qui le soutient encore aujourd’hui – et lance en 1987 l’une des plus importantes grèves de l’histoire du pays. Puis vient la lutte politique avec l’ANC, dont il devient le secrétaire général dès 1991. Soit un an après la libération de Nelson Mandela, devenu son nouveau mentor.

 C’est un homme remarquable avec une histoire unique », commente son biographe Anthony Butler.

Au début des années 1990, c’est lui qui négocie avec le gouvernement de nationalistes afrikaners la suppression des lois d’apartheid, et il devient l’un des architectes de la nouvelle Constitution. Il réorganise aussi l’ANC en un véritable parti politique, avant d’assurer la présidence de l’Assemblée constituante en 1994. » Bien que nouveau venu dans le parti, le jeune Ramaphosa se trouve en permanence aux côtés de Mandela, ce qui laisse penser que le père de la nation Arc-en-Ciel a désigné le gosse de Soweto pour lui succéder. Mais en 1994 le parti installera à la vice-présidence Thabo Mbeki, qui deviendra chef de l’État cinq ans plus tard.

« Ne pas s’être battu pour imposer Ramaphosa a été l’un des plus grands regrets de Mandela ! » s’exclame William Gumede, président de la fondation Democracy Works et professeur associé à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg. Le politologue, ex-membre du Cosatu, a bien connu le vétéran syndicaliste : « Les caciques du parti, avec leur mentalité patriarcale, ne voyaient pas d’un bon œil ce jeune loup fraîchement débarqué se saisir du secrétariat général. Les instances électives tenues par ces vieux leaders ont choisi Mbeki malgré le désaccord de Mandela, qui a laissé faire. »

Marikana

En 1996, le syndicaliste se détourne de la politique, une décision appuyée par son parrain. Il range sa tenue rouge et revêt le costume-cravate pour se lancer dans les affaires. Un grand écart surprenant mais réussi puisque Shanduka, son groupe d’investissement monté en 2001, est évalué à 8,8 milliards de rands (plus de 623 millions d’euros) en 2014. Des télécoms aux fast-foods en passant par la finance et l’industrie, l’ex-contestataire devient le parfait emblème du Black Economic Empowerment, une politique qui vise à faire émerger une élite économique noire. C’est à cette époque qu’il épouse le médecin Tshepo Motsepe, sœur de Patrice, l’homme le plus fortuné du pays.

Mais la politique n’est jamais loin. Contre toute attente, l’un de ceux qui le pourfendaient pour sa jeunesse lui offre un retour en grâce en 2012, soit près de quinze ans plus tard. Traînant déjà une réputation sulfureuse, Jacob Zuma doit soigner son image pour garantir sa réélection en 2014. La tortue Ramaphosa se prépare à accomplir le destin qu’elle estime le sien. Mais rien n’est encore fait.

Son CV contient une tache de taille : la tuerie de Marikana

En 2012, sur fond de grève, cette mine de platine est le théâtre d’un conflit entre syndicats (dont le NUM) si violent qu’il entraîne des morts. Jouant de ses réseaux, Ramaphosa, également actionnaire de Lonmin, la société qui exploite le site, réclame « une action concomitante pour remédier à cette situation ». La police intervient et abat 34 mineurs. Le businessman est par la suite décrit comme l’étincelle ayant allumé la mèche. L’enquête à son encontre sera finalement abandonnée.

« À l’arraché ». Autre obstacle, son prin­cipal challenger, Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne présidente de la Commission de l’Union africaine et ex-épouse de l’actuel chef de l’État, qui peut compter sur le soutien de celui-ci. « Il ne faut pas négliger l’impact de la stratégie populiste de Jacob Zuma lorsqu’il critique le monopole économique des Blancs, estime la chercheuse Marianne Séverin, du laboratoire Les Afriques dans le monde, à Sciences-Po Bordeaux. Il a tout intérêt à placer son ex-femme à la tête du parti. Il espère que, si elle remporte la présidentielle de 2019, elle le protégera d’éventuelles poursuites liées aux accusations de corruption. »

Selon l’analyste, le Soweto Boy constitue l’une des seules chances qu’a l’ANC de se maintenir au pouvoir. « Si Dlamini-Zuma prend la tête du parti en décembre, la formation perdra en 2019, parie-t-elle. Avec Ramaphosa, une victoire à l’arraché reste possible. »

Réputé être un gestionnaire intègre, l’activiste chevronné se démarque aisément de Zuma.


Femmes en embuscade

Le Congrès national africain (ANC) est prêt à accueillir une femme à sa tête, déclarait Jacob Zuma en janvier. Si le but était de soutenir Nkosazana Dlamini-Zuma, son ex-épouse, l’idée a fait son chemin chez d’autres concurrentes.

Très critique à l’égard de la politique du président, Lindiwe Sisulu a officiellement lancé sa campagne le 22 juillet. L’actuelle ministre du Logement, 63 ans, est la fille de Walter et Albertina Sisulu, couple emblématique du combat antiapartheid et militants ANC de la première heure. Une ascendance qui l’a conduite à se joindre elle-même à la lutte armée au nom du parti.

Baleka Mbete, la présidente de l’Assemblée nationale, a également affiché ses ambitions dans le Sunday Times début juillet. Critiquée par les anti-Zuma en raison de sa réticence à organiser une motion de défiance transparente contre le président, elle est considérée comme fidèle à ce dernier mais pourrait bien rafler quelques voix dans l’électorat féminin.

Par Sidy Yansané
Jeune Afrique