Afrique du Sud : un rapport accuse le président Jacob Zuma de crimes de corruption

Le chef de l’État est accusé dans un document officiel publié ce mercredi d’avoir été influencé par une famille d’hommes d’affaires, au point de lui avoir imposé la nomination de certains ministres. Ce nouveau scandale a fait descendre des milliers de manifestants dans la rue pour réclamer sa démission.

Des milliers de manifestants ont réclamé le départ de Jacob Zuma ce mercredi à Pretoria.

Le document est explosif pour le président sud-africain Jacob Zuma. Un rapport officiel, publié ce mercredi conformément à une décision de justice, exhorte le parquet et la police à enquêter sur de possibles «crimes» de corruption commis au sommet de l’État, une pierre supplémentaire dans le jardin du chef de l’État de plus en plus contesté y compris dans son camp. Dans ses recommandations, la médiatrice de la République, chargée du bon usage des deniers publics, appelle le parquet et l’unité d’élite de la police sud-africaine à étudier les «problèmes identifiés dans ce rapport où il semble que des crimes ont été commis».

Ce document très attendu en Afrique du Sud, rédigé par Thuli Madonsela, alors médiatrice de la République, a été publié sur ordre de la justice. Il pointe de lourds soupçons de collusion entre l’exécutif et la richissime famille d’hommes d’affaires Gupta. Ces derniers sont soupçonnés d’influencer le président Zuma au point de lui imposer la nomination de certains ministres pour favoriser leurs intérêts. Le rapport dénonce par exemple les «sept visites» de David van Rooyen, alors député du parti au pouvoir, à la résidence des Gupta à Johannesburg, y compris la veille de sa nomination surprise au ministère des Finances en décembre 2015. «Cette coïncidence est une grande source d’inquiétude», note le document de 355 pages, intitulé «La Prise de contrôle de l’État» et illustré d’une main qui tire les ficelles du drapeau sud-africain.

Des milliers d’opposants dans la rue

Le document revient également sur des affirmations du vice-ministre des Finances Mcebisi Jonas, qui a assuré publiquement en mars que les Gupta en personne lui avaient proposé de prendre le portefeuille du Trésor, quelques mois plus tôt. «Il semble qu’il n’y ait eu aucune enquête de l’exécutif (…) sur les allégations de M. Jonas», critique la médiatrice. D’autres ministres, soupçonnés proches des Gupta, sont aussi épinglés, notamment l’actuel titulaire du portefeuille des Mines, Mosebenzi Zwane. Ce dernier avait effectué fin 2015 un voyage privé en Suisse, aux côtés des Gupta, pour négocier le rachat d’une mine de charbon en Afrique du Sud par la sulfureuse famille d’origine indienne. Le déplacement est qualifié, dans le rapport, de «contraire aux règles» d’éthique.

La sortie de ce rapport n’a pas été un long fleuve tranquille. Finalisé mi-octobre par Thuli Madonsela quelques jours avant qu’elle ne quitte son poste après sept ans de mandat, sa publication a été reportée à la suite d’un recours en justice de dernière minute lancé par le président Zuma. Mercredi, le chef de l’État a finalement fait volte-face et le tribunal de Pretoria a ordonné la publication «immédiate» du rapport. Cette décision, accueillie sous les applaudissements dans la salle du tribunal, a été immédiatement saluée par l’opposition, sur fond d’appels de plus en plus pressants dans le pays à la démission du président Zuma.

«C’est un jour historique (…), un moment clé pour l’Afrique du Sud, et Jacob Zuma doit rendre des comptes», a réagi le dirigeant de l’Alliance démocratique (DA, opposition), Mmusi Maimane, qui envisage de lancer une procédure de destitution du président. «C’est une victoire pour la démocratie, pour l’État de droit, pour la justice», a renchéri Éric Mabuza, l’avocat du parti de gauche radicale des Combattants pour la liberté économique (EFF).

Jacob Zuma fragilisé politiquement

En réaction à la publication de ce rapport, plusieurs milliers de personnes ont manifesté devant le palais présidentiel à Pretoria, la capitale sud-africaine, pour réclamer le départ du chef de l’État. Rapidement dépassée, la police a tiré des balles en caoutchouc et utilisé des canons à eau contre les manifestants. Après cet incident, les opposants continuaient cependant à se masser devant les grilles de la résidence du président Zuma, gardées par des policiers anti-émeutes.

Si Jacob Zuma a survécu à de nombreux scandales depuis sa prise de fonction en 2009, il est aujourd’hui de plus en plus critiqué après le revers historique de l’ANC lors des municipales d’août. La publication de ce rapport sur la corruption au sommet de l’État risque de le fragiliser un peu plus, y compris au sein de son parti en proie à une guerre ouverte entre les pro et les anti-Zuma. «Les dommages qu’il cause au pays et à l’ANC s’accumulent», note Mcebisi Ndletyana, professeur en sciences politiques à l’université de Johannesburg. «Les appels à sa démission face à ces éléments accablants vont aller crescendo» y compris au sein de son parti, avance-t-il. Mardi, dans une charge inédite, la très respectée fondation Nelson Mandela avait appelé au départ du chef de l’État. Tout comme l’un des principaux syndicats de la fonction publique, Nehawu, allié historique de l’ANC.

Le revirement du président constitue le deuxième revirement juridico-politique de la semaine en Afrique du Sud. Lundi, le parquet avait soudainement abandonné des poursuites très controversées contre le ministre des Finances Pravin Gordhan, soupçonné de fraude. Rejoint par l’opposition, Pravin Gordhan avait dénoncé une manœuvre politique du camp de Jacob Zuma, auquel il s’oppose sur la gestion des entreprises publiques et la lutte anticorruption.

Les analystes sont divisés sur l’avenir politique de Jacob Zuma. Interrogé par The Guardian, l’un d’entre eux estime que le président de 74 ans peut se maintenir à son poste jusqu’à ce que son mandat actuel prenne fin, soit à la fin de l’année 2019. D’autres jugent quant à eux que Jacob Zuma est désormais trop fragilisé, et qu’il pourrait vivre «ses derniers jours» à la tête de l’État sud-africain. Toutefois, si une partie de la capitale semble acquise à l’opposition, le président Zuma garde encore de nombreuses cartes en main. Les syndicats lui sont en effet fidèles, et le comité exécutif de l’ANC est dominé par ses partisans. Par ailleurs, de nombreux électeurs, notamment en zone rurale, le soutiennent toujours malgré les scandales à répétition.

le Figaro