Banjul-Kinshasa : la diagonale du pire

En cette mi-décembre 2016, l’état-major de la Force en attente de la Cedeao planchait en toute discrétion sur le scénario d’une intervention militaire en Gambie.

Pur exercice de routine, effectué chaque fois qu’une crise grave saisit l’un des pays membres, la décision de recourir en dernier ressort à la force relevant des chefs d’État de la région et d’eux seuls. Mais les militaires aiment être prêts au cas où.

À Abuja, où siège l’état-major, des cartes de cet étrange pays serpent lové sur les rives du fleuve éponyme ont donc été déployées et, avec elles, le scénario d’une intervention vieille de trente-cinq ans, propre à faire réfléchir les va-t-en guerre compulsifs : l’opération Fodé Kaba II.

Un mal gambien ?

En ce 29 juillet 1981, jour de Tabaski, Abdou Diouf préside aux destinées du Sénégal, Yayah Jammeh a 16 ans et le père de l’indépendance gambienne, Dawda Jawara, s’ennuie à Londres au mariage du prince Charles et de Lady Di. C’est ce moment que choisit Kukoy Samba Sanyang, un jeune enseignant révolutionnaire de 28 ans, admirateur de Kadhafi, pour s’emparer de la radio et du palais présidentiel de Banjul, prendre en otage au passage la première dame et lancer ses partisans armés dans un pillage d’anthologie.

Le lendemain, Diouf décide d’intervenir. Les parachutistes sénégalais sautent sur l’aéroport. Ils seront bientôt deux mille, amenés par pont aérien depuis Dakar, mais ce qui les attend est tout sauf une promenade de santé. Par petits groupes, retranchés dans les maisons de Banjul, les insurgés, dont beaucoup de jeunes de 15 à 18 ans, résistent avec acharnement. Il faudra une semaine aux commandos du colonel Saint Cyrien Ngom pour nettoyer la capitale. Une semaine et un millier de morts, dont 150 soldats sénégalais.

Aéroporté sur place avec un contingent de Diambars, grâce à un jeune capitaine qui allait devenir un général célèbre, Babacar Ndiaye, j’avais trouvé une capitale fantôme en état de choc, murs criblés de balles, carcasses noircies, échoppes dévastées, odeur du chlore déversé sur les cadavres. Kukoy, le léniniste tropical, avait tout juste eu le temps de proclamer la dictature du prolétariat en République socialiste de Gambie, avant de s’enfuir.

On le retrouvera plus tard aux côtés de Charles Taylor, dans l’entourage de Kadhafi, en tenancier de bar à Ouagadougou, au fond d’une geôle à Bissau, aussi acharné à déstabiliser Jammeh qu’il le fut à renverser Jawara. C’est au Mali que l’ancien étudiant en sociologie à Moscou est mort il y a trois ans, oublié de tous.

Certes, le despote Jammeh a réussi là où le rebelle Kukoy a échoué : c’est lui qui, en 1994, a culbuté le vétérinaire Jawara, à bout de forces après cinq réélections consécutives. Mais ils auront été de la même eau, frappés du même syndrome d’Asperger, résilients jusqu’à l’autisme. Un mal gambien ?

Sanctions en RDC

À l’heure où ces lignes sont écrites, 16 décembre 2016, deux capitales africaines sont en apnée : Banjul donc et Kinshasa. Dans un ultime effort pour contraindre Joseph Kabila à obtempérer, États-Unis et Union européenne ont décidé d’un nouveau train de sanctions individuelles. Mesures aussitôt dénoncées par le très éruptif Lambert Mende – dont la verve souverainiste oscille au gré des jours entre Lumumba, Malcolm X, Frantz Fanon et les télévangélistes américains – comme relevant « d’une sorte de droit impérial ».

Lambert Mende a beau ramer à contre-courant du mainstream diplomatico-médiatique, il n’en a pas moins, en partie, raison, même s’il gagnerait en crédibilité à reconnaître que certains des responsables visés ne l’ont pas volé.

Pour être crédibles et défendables, les sanctions individuelles ne doivent s’appliquer qu’aux violeurs avérés des droits de l’Homme.

D’abord parce que, comme l’écrit notre consœur Colette Braeckman, peu suspecte de kabilophilie, « rien n’a été prévu à l’encontre des partis politiques qui, sans les encadrer, ont poussé dans la rue de jeunes émeutiers qui ont brûlé vifs des policiers et détruit des édifices publics » lors des journées tragiques des 19 et 20 septembre.

Ensuite parce qu’infliger des sanctions à des personnalités pour des motifs politiques (le cas du ministre de l’Intérieur Boshab, accusé par les Américains de manœuvrer pour prolonger le mandat de Kabila), pose un évident problème d’interprétation. Pour être crédibles et défendables, les sanctions individuelles ne doivent s’appliquer qu’aux violeurs avérés des droits de l’Homme, à l’encontre desquels s’exerce une sorte de compétence morale universelle.

Le reste – et notamment le fait de savoir quand et à quelles conditions Joseph Kabila doit passer la main – ne concerne que les Congolais, lesquels, il convient de le rappeler, ne sont plus sous tutelle.

François Soudan
Jeune Afrique