Corée du Nord – États-Unis : retenez-les, ou ils font un malheur !

Menaces, coups de bluff et rodomontades : Kim Jong-un et Donald Trump jouent avec le feu (nucléaire). Même si l’option militaire n’est pas la plus probable, un dérapage est toujours possible. Terrifiant…

Musique martiale, ciel troué de missiles, porte-avions en flammes, Maison-Blanche nimbée d’un halo de feu… Le message était sans équivoque. Par le biais de cette vidéo postée le 27 avril sur internet, la Corée du Nord répondait au coup d’éclat de Donald Trump : l’annonce – qui devait se révéler sans fondement – de l’envoi vers la péninsule coréenne d’une « armada très puissante » emmenée par le porte-avions USS Carl Vinson. Objectif affiché : en finir avec la menace nord-coréenne. Un coup de poker menteur terrifiant qui aurait pu avoir des conséquences cataclysmiques et déclencher un conflit nucléaire. Voire une nouvelle guerre mondiale.

Car face à l’incohérent locataire de la Maison-Blanche, le dirigeant nord-coréen est finalement bien moins fantasque qu’il n’y paraît. C’est même sa rationalité qui fait l’essentiel de sa dangerosité : nul doute qu’en cas d’attaque et/ou de provocation Kim Jong-un ripostera. Alors, bluff ? Au-delà des rodomontades des uns et des autres – du « glaive américain prêt à frapper » brandi par le vice-président Mike Pence à la « guerre totale » promise par Pyongyang –, y a-t-il un vrai risque de conflit ?

Arsenal de missiles

Sous-estimer les capacités militaires de la Corée du Nord serait une erreur. Après cinq essais atomiques faisant appel à des techniques variées : plutonium, uranium et « thermonucléaire » hybride (plutonium + hydrogène), sa puissance nucléaire ne peut plus être contestée – un sixième essai serait imminent. On estime ainsi que d’ici à la fin du mandat de Trump elle pourrait disposer d’une cinquantaine d’armes nucléaires – soit la moitié du stock pakistanais. Pourtant, en dépit de progrès technologiques incontestables, on ne sait trop si elle est d’ores et déjà capable de mettre en œuvre de telles armes.

S’il semble que ses ingénieurs maîtrisent la miniaturisation et soient capables de produire des têtes nucléaires – surnommées subaktan (« pastèques ») à Pyongyang et disco balls par la CIA –, on ignore sur quels vecteurs celles-ci pourraient être installées. Pyongyang dispose en effet de missiles à courte et moyenne portée capables de frapper la Corée du Sud, le nord du territoire japonais, voire l’île (américaine) de Guam, dans le Pacifique. Mais pas de missiles intercontinentaux (ICBM) opérationnels. Seattle ou New York restent donc pour l’instant hors d’atteinte…

Nous avançons vite, car nous corrigeons nos erreurs

Certains de ces missiles dernier cri ont été présentés lors des grandes parades militaires du mois d’avril. Ils sont éjectés par du gaz sous pression depuis une plateforme mobile ressemblant à celle d’un sous-marin et utilisent du combustible solide, ce qui réduit le temps de riposte. Ils ont été testés plusieurs fois avec succès dans leur version civile – les fusées Unha, destinées à mettre des satellites sur orbite –, mais la rentrée dans l’atmosphère et le guidage jusqu’à la cible doivent encore être perfectionnés. Simple question de temps, sans doute… Par la voix de leur vice-ministre des Affaires étrangères, interviewé à la mi-avril par la BBC, les ingénieurs nord-coréens promettent de procéder à des essais balistiques « mensuels, hebdomadaires et quotidiens ». « Nous avançons vite, car nous corrigeons nos erreurs », précisait en novembre 2016 un diplomate rencontré à Pyongyang.

L’armée nord-coréenne compte 1,5 million de soldats et officiers d’active et 7 millions de réservistes. C’est la quatrième du monde en matière d’effectifs. Mais une partie de son armement, de conception chinoise ou russe, est largement obsolète. Et, en cas de conflit, elle serait rapidement handicapée par l’insuffisance chronique de ses stocks de carburant. Le paradoxe est que la relative vétusté de ses armements conventionnels accroît le risque d’un recours à l’arme atomique. Car, face à elle, l’armée sud-coréenne bénéficie d’équipements et d’une formation de pointe, grâce notamment à l’appui américain.

Menace permanente

Depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953, les tensions aussi bien entre Pyongyang et Washington qu’entre Pyongyang et Séoul ont toujours été vives. L’ambition nord-coréenne de frapper le territoire américain cristallise aujourd’hui toutes les craintes, mais les Sud-Coréens vivent depuis des années dans la menace permanente d’une attaque conventionnelle. Même en excluant l’usage de l’arme nucléaire, d’armes de destruction massive ou de missiles balistiques, les dommages que provoquerait un conflit « classique » en Corée du Sud seraient effroyables.

L’aire urbaine du Grand Séoul compte 25 millions d’habitants. Elle se trouve à portée immédiate de l’artillerie nord-coréenne. On estime que celle-ci pourrait faire en quelques heures au moins cent mille victimes. La moitié des pièces d’artillerie que l’armée du Nord a installées le long du 38e parallèle sont des lance-roquettes multiples d’une portée d’environ 70 km. À raison de 4 000 rafales par heure, on imagine aisément le nombre des victimes… À en croire le département américain de la Défense, il oscillerait après trois mois de conflit entre 200 000 et 300 000. Les soldats américains seraient concernés, puisque 28 500 d’entre eux sont stationnés en Corée du Sud.

Rupture du statu quo ?

Résolu à en finir avec la « patience stratégique » manifestée par Barack Obama, Trump prendra-t-il le risque de briser le statu quo géopolitique régional et de déclencher un embrasement dévastateur ? Il est permis d’en douter tant ledit statu quo lui est utile face à la montée en puissance chinoise : il permet à son pays de se maintenir militairement en Corée du Sud et au Japon (Okinawa). D’ailleurs, qui aurait intérêt à un effondrement du régime nord-coréen ?

Il suffirait d’une mauvaise interprétation, d’un côté ou de l’autre, pour que tout dérape…

Certainement pas la Chine (lire encadré ci-contre), puisque l’État tampon nord-coréen lui permet de tenir les soldats américains à distance de ses frontières. Et le Japon, qui redoute la formation d’un bloc asiatique animé de sentiments hostiles, pas davantage. Même la Corée du Sud a renoncé au rêve d’une réunification forcément longue (plusieurs décennies) et coûteuse : plusieurs milliers de milliards de dollars, au bas mot…

Recherche de dialogue ?

Indifférente aux sanctions, la Corée du Nord joue quant à elle des ambiguïtés de la communauté internationale. Si l’arme nucléaire lui permet d’établir un rapport de force avec les États-Unis, ses dirigeants, qui ne souhaitent rien d’autre que la pérennité de leur régime, n’ont aucun intérêt à en faire usage. En cas d’attaque américaine, sans doute Kim Jong-un n’opterait-il pas, dans un premier temps, pour une riposte qui exposerait sa propre capitale au feu nucléaire ennemi mais conserverait-il l’arme atomique en vue d’une éventuelle seconde frappe. Bref, l’option militaire brandie par Trump mais refusée par ses alliés sud-coréens et japonais n’est pas la plus probable. Mais le danger demeure. Dans le contexte d’extrême tension qui prévaut actuellement, encore aggravé par une inhabituelle concentration de troupes, il suffirait d’une mauvaise interprétation, d’un côté ou de l’autre, pour que tout dérape…

Mais alors, que veut vraiment Pyongyang ? Paradoxalement, ses démonstrations de force dissimulent une volonté d’engager le dialogue avec Washington, avec un double objectif : la conclusion d’un traité de paix concernant la péninsule (les deux Corées sont toujours techniquement en guerre) et une reconnaissance diplomatique. Plus imprévisible que jamais, Trump s’est, le 1er mai, déclaré prêt, « si les circonstances le permettent », à rencontrer Kim Jong-un, qu’il a qualifié de « petit malin ». Sans doute serait-ce en effet la seule façon de faire avancer le dossier nord-coréen.


Schizophrénie chinoise

Donald Trump ne cesse de le répéter : il attend des autorités chinoises qu’elles mettent en œuvre des « actions extraordinaires » pour influencer Pyongyang dans le bon sens. La Chine n’est pourtant pas la clé des tensions régionales. Les essais nucléaires et balistiques de son turbulent voisin nord-coréen, son allié historique, la placent dans une situation inconfortable ? Sans doute, mais de là à imaginer qu’elle puisse le laisser tomber…

De leur côté, les Nord-Coréens se méfient viscéralement des Chinois et ne se laisseront pas dicter leur conduite. Ces derniers ne sont de surcroît guère enclins à aider les Américains : ils estiment, non sans raison, que les puissants radars du système antimissiles Thaad installés par les États-Unis dans le sud de la péninsule afin d’intercepter les missiles nord-coréens sont de nature à affaiblir leur propre force de frappe.

À Pékin, un effondrement du régime nord-coréen, qui aurait pour conséquence l’établissement d’une frontière commune entre la République populaire et la Corée du Sud, alliée des États-Unis, n’est même pas envisageable. En outre, une éventuelle réunification entraînerait un afflux de Nord-Coréens en Mandchourie. Et, peut-être, des revendications de la Corée réunifiée sur ses territoires à cheval sur les bassins des fleuves Yalu et Tumen. Lesdits territoires sont en effet riches en terres rares…

D’un côté, Pékin condamne Pyongyang, s’associe au concert de protestations indignées de la communauté internationale et vote avec fermeté les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais, sur le terrain, les échanges entre les deux pays augmentent.

En dépit des sanctions, le montant des importations de la Chine, premier partenaire commercial de la Corée du Nord, a en effet atteint 3,44 milliards de yuans (environ 500 millions de dollars) au cours des trois premiers mois de l’année. À en croire les douanes chinoises, les ventes de charbon ont bien été interrompues. Mais celles de tous les autres biens sont passées d’environ 79 millions de dollars en février à 116 millions en mars !

Juliette Morillot
Jeune Afrique