Diplomatie : Marocafrique, acte II

Après l’UA, la Cedeao… La spectaculaire demande d’adhésion du royaume chérifien à la communauté ouest-africaine est une étape de plus dans l’ambitieuse stratégie continentale élaborée par Mohammed VI. Le pari est audacieux. Reste à le rendre réaliste…

Décidément, pour le Maroc, l’année 2017 est placée sous le signe de l’Afrique. Un signe qui ne trompe pas : depuis presque quatre mois, Mohammed VI passe davantage de temps dans les capitales du continent que dans son propre pays. C’est que l’agenda africain du royaume s’est emballé à la veille et au lendemain de sa réintégration dans l’Union africaine (UA). Après la grand-messe d’Addis-Abeba, le 31 janvier, où le roi avait été accueilli en guest-star, ce dernier a poursuivi son périple, se rendant dans cinq autres pays. Et, pour accentuer le message fort du retour d’une puissance continentale dans les instances de l’UA, le Maroc a enchaîné en lançant une nouvelle grande annonce.

Adhérer à la Cedeao

Le 24 février, depuis la Guinée, où il était en visite officielle, Mohammed VI a donné des instructions pour introduire une demande d’adhésion du Maroc à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), un ensemble régional réunissant quinze pays. Une requête officielle a été ainsi déposée auprès d’Ellen Johnson Sirleaf, la chef d’État libérienne et présidente en exercice de la Cedeao. Moha Ouali Tagma, ambassadeur du Maroc au Nigeria, a, lui, présenté, quelques jours plus tard, ses lettres de créances à Marcel Alain de Souza, président de la Commission de la Cedeao, pour y représenter le royaume.

De Souza a néanmoins précisé que « le dossier d’adhésion [du Maroc] sera soumis à la conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Cedeao » lors du sommet qui devrait se tenir en juillet prochain, au Liberia, et pour lequel la diplomatie chérifienne s’active déjà. Les rumeurs vont d’ailleurs bon train sur les préparatifs d’une visite d’État de Mohammed VI au Liberia, avant même la tenue de la conférence des chefs d’État.

Stratégie d’inclusion 

Dans les couloirs du département des Affaires étrangères, à Rabat, on reste confiant quant à l’accueil favorable que feront les chefs d’État de la Cedeao à la demande du royaume. « Le Maroc entretient des relations privilégiées avec plus de la moitié des présidents ou chefs de gouvernement de cette communauté, rappelle un haut responsable de la diplomatie marocaine. Depuis 2000, le Maroc entretient des liens institutionnels avec la Cedeao à travers son statut d’observateur. Aujourd’hui, le temps est venu de couronner, à travers cette adhésion, les liens forts aux niveaux politique, humain, historique, religieux et économique qui nous unissent à ces pays. »

Le Maroc pourrait se positionner comme un acteur incontournable dans les échanges entre la Cedeao et le reste du monde

Le Maroc travaille en effet depuis plusieurs années déjà à son intégration dans cet ensemble régional, comme l’attestent les vingt-quatre visites effectuées par Mohammed VI dans onze pays de la région et les dizaines d’accords signés à chaque déplacement. Mais, question timing, la diplomatie marocaine a préféré assurer son retour au sein de l’UA avant de franchir ce cap. « Si nous avions procédé inversement, le message aurait pu être brouillé : certains auraient pu nous accuser d’utiliser la Cedeao pour nous assurer un retour dans l’Union africaine », argumente notre source.

Pragmatique

Le Maroc, cela dit, entend bien exploiter ce parapluie sous-régional qu’est la Cedeao pour peser effectivement au sein des instances de l’UA. Mais, avant d’en arriver là, un travail de longue haleine sera nécessaire pour créer une cohésion et une solidarité au sein de la communauté sur le plan politique.

« Il est vrai que la Cedeao n’offre pas jusque-là un exemple de sérénité et d’unité dans la prise de décision au niveau continental, concède Cherkaoui Roudani, professeur universitaire spécialiste des relations internationales. Il n’y a qu’à voir les récents événements, comme la crise postélectorale en Gambie ou encore l’élection à la présidence de la Commission de l’UA, pour constater que les quinze pays de l’union régionale n’arrivent pas à se mettre d’accord. »

Une tendance que le royaume cherchera à inverser progressivement en jouant avant tout la carte du pragmatisme économique.

Complémentarités et synergies

Selon une récente étude réalisée par l’agence Ecofin, l’adhésion du Maroc à la Cedeao permettrait de faire de l’ensemble régional la seizième puissance économique mondiale, dépassant ainsi la Turquie et faisant jeu égal avec l’Indonésie. Les synergies entre l’économie marocaine et celle des pays de la communauté devraient par ailleurs insuffler une nouvelle dynamique à la croissance dans la région.

« Les complémentarités sont réelles et à portée de main dans plusieurs domaines, comme les énergies, les mines et l’agriculture », explique Mohamed Boussaïd, ministre de l’Économie et des Finances. Le responsable gouvernemental reconnaît néanmoins qu’après l’adhésion un long processus de négociation sera entamé pour discuter des paramètres techniques, comme l’harmonisation des tarifs douaniers.

D’aucuns vont jusqu’à dénier au Maroc son appartenance à l’Afrique de l’Ouest

« En devenant membre à part entière de cette communauté, analyse Cherkaoui Roudani, le royaume pourrait se positionner comme un acteur incontournable dans les échanges entre la Cedeao et le reste du monde, notamment avec ses partenaires stratégiques habituels. » L’illustration la plus marquante de cette synergie économique est le prolongement du gazoduc nigérian, qui devrait relier de nouveaux pays de la zone, jusqu’en Europe, en passant le long des côtes marocaines. Le projet semble sur les bons rails, le site de la Cedeao évoquant déjà la finalisation des études préliminaires.

Réactions de rejet 

L’influence économique du Maroc en Afrique de l’Ouest s’étend d’année en année, mais suscite une levée de boucliers chez certains. Ces dernières semaines, des voix se sont élevées pour dénoncer cette stratégie. D’aucuns vont jusqu’à dénier au Maroc son appartenance à l’Afrique de l’Ouest, alors même que les textes fondateurs de la Cedeao n’interdisent aucunement la possibilité d’intégration d’autres pays.

« Ces poches de résistance sont tout ce qu’il y a de plus normal, nous explique notre source diplomatique. Mais la relation de confiance que nous avons construite avec nos partenaires tout au long de ces années dépasse de loin ce genre d’allégations. » Décision en juillet prochain.

Fahd Iraqi – à Casablanca
Jeune Afrique