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Les légendes de la musique ivoirienne

Un artiste ne meurt jamais, dit-on.  Il reste à jamais gravé dans la mémoire collective à travers ses œuvres. Et ce n’est pas la star mondiale du reggae,  Bob Marley qui nous dira le contraire. Lui qui bénéficie d’une reconnaissance quasi éternelle, à travers le globe à chaque anniversaire de la date de son décès, le 11 mai 1981. Pourtant en Côte d’Ivoire,  la plupart des célébrités tombent dans les profondeurs de l’oubli général,  juste après  avoir franchi le seuil du ventre de la nuit.

Ernesto Djédjé,  François Lougah,  Jimmy  Hyacinthe, Tangara Speed Ghôda… : ces oubliés !

Leurs noms n’évoquent peut être rien chez les plus jeunes aujourd’hui assourdis par les musiques électro et DJ, mais les générations qui ont dansé sur leurs envoûtantes mélodies s’en souviendront certainement.   Ils ont marqué d’une pierre, ô combien blanche, leurs époques par leurs chansons.  Et même si la grande faucheuse est passée par là,  ils nous ont laissé en héritage leurs œuvres afin de pérenniser leur talent.  Ernesto Djédjé,  François Lougah, Jimmy Hyacinthe, Tangara Speed Ghôda, pour ne citer que ceux là,  ont été et demeurent des monuments de la musique ivoirienne. Comme eux, d’autres véritables icônes de la chanson  ont à jamais lâché le micro au fil des années.  Ces artistes ont été des  bêtes de scène dont la popularité a franchi les frontières de note pays.     

Ernesto Djédjé,

Le « Gnoantré national », « l’Épervier » ou encore « le Roi du ziglibithy », était un chanteur, poète-fabuliste, danseur, arrangeur et un guitariste hors-pair. Véritable superstar en Côte d’Ivoire, il était aussi renommé pour ses performances scéniques, notamment ses déhanchés très particuliers. Par ailleurs, il a inspiré une bonne partie de la nouvelle génération actuelle de chanteurs africains avec le ziglibithy, style musical et danse dont il est le créateur.  Rappelons qu’en 1977,  le peuple ivoirien l’a élu meilleur musicien de l’année à travers le Référendum Ivoire Dimanche.  Toute chose qui  a fait dire au  professeur Yacouba Konaté : «Mieux que toute théorie de l’authenticité, mieux que tout discours préconisant le retour aux sources, le ziglibithy donne un sens et une forme à la volonté des Africains qui veulent se nourrir de la sève de leurs racines. C’est une action, une recréation qui fonde une esthétique nouvelle sur le socle culturel et historique de la société ivoirienne».   S’il ne s’en était pas allé tôt, le jeudi 9 juin 1983 à l’âge de 35 ans, il serait aujourd’hui peut-être le plus grand artiste musicien de toute l’histoire de la Côte d’Ivoire. Le créateur qui a débuté sa carrière dans les années 70 a été l’auteur de plusieurs albums notamment  «Anowa», «N’wawuile/N’koiyeme», «Mamadou Coulibaly», «Zokou Gbeuly» «Aguissè», «Ziboté», «Ziglibithiens», «Golozo» , «Azonadé », «Zouzou Palegu», «Tizeré », avec le titre « Konan Bédié» en hommage à cet illustre homme politique et une autre, dédiée au président Félix Houphouët-Boigny, intitulé «Houphouët-Boigny Zeguehi». De l’avis de plusieurs musicologues, Ernesto Djédjé était complet : génial auteur-compositeur-interprète, talentueux instrumentiste, danseur de grande classe. Il savait tout faire et en plus, il le faisait très bien. Sur scène, il était tout simplement époustouflant avec son style particulier (pantalon «patte d’éléphant», souliers en cuirs brillants)  et surtout ses déhanchés qui déchaînaient les passions lors de ses prestations. 

François Lougah

Dago Lougah, alias François Lougah est un artiste qui a conquis le cœur des mélomanes au-delà des frontières nationales.  Surnommé le ‘’Papa national’’ en raison de sa trop grande générosité, il a connu une carrière musicale longue et riche.  A travers Pécoussa (son premier album sorti au début des années 70), Déhiminiké, Nayowi, Toigny, Contraste et Kouglizia, François Lougah a marqué son temps, autant par ses qualités vocales que par son élégance vestimentaire. Ses différents albums l’ont hissé progressivement au sommet des hit-parades. L’homme qui avait acquis la dimension de crooner a d’ailleurs remporté le Grand Prix du Music-Hall en 1968. Papa national s’est adonné à sa passion jusqu’à sa mort en 1997.

« Quand François Lougah est venu en Côte d’Ivoire au début des années 70, il a étonné les gens. Parce que pendant longtemps, on écoutait surtout des orchestres. Il y avait quelques chanteurs, des musiciens, c’est tout cela qui composait un orchestre et c’est ce qui constituait les variétés. François Lougah arrive et il n’y a pas d’orchestre. Il est seul sur la scène. Il est le seul chanteur. Il va et revient. Il a une manière de tenir le micro qu’on n’avait pas encore vu en Côte d’Ivoire. François Lougah révolutionne la manière de prester. C’était quelque chose d’original. Quelque chose qui attirait l’attention sur lui. Son accoutrement aussi attirait l’attention des gens. C’était la première fois qu’on voyait un artiste ivoirien avec des cheveux comme pour les américains noirs. Il avait aussi sa musique. Moi, j’affirme que François Lougah est celui qui a introduit la musique moderne en Côte d’Ivoire. Il y avait d’autres formes de musiques, mais la musique pure, qui collait aussi avec la période dans laquelle on était, la période du ‘’yéyé’’ et la période du ‘’Tchè’’, etc. La musique de François Lougah a révolutionné le tableau général de la musique en Côte d’Ivoire », dixit  Lébry Léon Francis, journaliste-écrivain  qui est l’auteur  d’un livre sur François Lougah

Jimmy Hyacinthe,

 L’artiste avait la double casquette d’arrangeur et de chanteur. Il a participé aux disques de nombreux autres musiciens et chanteurs de Côte d’Ivoire et du Mali dans les années 1970 et 1980. Jimmy Hyacinthe a composé un album appelé Goli, qui a connu un énorme succès en 1979. Dans cet album, la chanson phare, « Yatchiminou » reprenait la rythme de la danse traditionnelle Baoulé Goli (masque Goli), dans une orchestration moderne, avec des influences afro-beat, soul et disco.

Tangara Speed Ghôda

Oumar Tangara plus connu sous le nom de Tangara Speed Ghôda, a été un grand musicien  pratiquant la musique reggae. Il s’est rendu célèbre en chantant un refrain jugé blasphématoire « Jésus n’a pas été crucifié ». Ses textes sont un mélange de Nouchi, baoulé, dioula et français. Mais le 2 juin 2002, l’artiste Tangara Speed rangeait à jamais le micro. Il s’est éteint après avoir gratifié les mélomanes de trois albums (Show Biz ti requin ; Temps et Lumière ; Esprit) de très bonne facture. Né D’un père malien et d’une mère ivoirienne (Baoulé), Tangara Speed Ghôda a hérité des riches traditions socioculturelles de ces deux communautés. Ses origines donnent à son reggae une véritable originalité et une puissance. Homme charismatique et véritable bête de scène, il s’est incroyablement engagé à travers ses textes. Porte-parole de sa génération, il a ainsi tenté de sortir les jeunes de la violence et de l’oisiveté. En prônant l’unité des hommes et la solidarité,  le maître du Hakiliso a marqué son passage et restera à jamais une des icônes de la musique africaine. Une compile sonore de 14 titres inédits a été mise sur le marché à la mémoire de l’artiste. Cette galette sonore a battu tous les records de vente à travers toute l’Afrique en 2003.

Au vu de ce qui précède, l’on peut prendre le risque d’affirmer que ces artistes  ont fait les beaux jours de la musique ivoirienne.  Ils sont des modèles artistiques pour les nouvelles générations et ont mérité d’être inscrits au patrimoine national.  Les Ivoiriens leur doivent une reconnaissance absolue pour l’ensemble de leurs œuvres.  Et pour cause, ils ont contribué au rayonnement de notre culture. Mais ces ‘’monstres’’, ces stars, ces véritables vedettes sont devenues des oubliés, des anonymes. Leurs noms ou leurs chansons n’évoquent plus grand-chose, sinon de la nostalgie. Combien sont-ils ces mélomanes qui possèdent encore leurs albums ou se souviennent d’eux ? Où a-t-on vu pour certains,  ne serait- ce qu’une fois, organisée une cérémonie pour leur rendre hommage ? Quel acte fort a-t-on posé afin de graver leurs noms dans les mémoires ? Absolument rien ! Juste des soubresauts de reconnaissance par-ci par-là. Car malheureusement le temps est passé par là et a progressivement effacé de la mémoire collective leurs voix, leurs mélodies. Alors qu’ils méritent mieux, tellement mieux. Que faire ? Déjà les célébrer et reconnaitre leur mérite de façon ponctuelle et continue ne serait pas mal. Des prix de portant leurs noms seraient les bienvenus également. Ailleurs, des musées entiers sont dédiés aux hommes de culture disparus qui ont marqué leurs époques. Pourquoi pas en Côte d’Ivoire. Ces quelques pistes pour changer la donne permettrait de perpétuer leurs images et leurs œuvres tant dans les mémoires anciennes que nouvelles.

Franck Jorim

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