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Musique-cinéma : quand le Nigéria domine l’Afrique…

Combien sont-ils les artistes chanteurs et les films made in Lagos à inonder les chaines de télé et ondes radiophoniques ? Difficile dans ces colonnes d’établir une comptabilité exhaustive des musiciens et films nigérians, en ordre de bataille pour la conquête du marché continental. Comparables à des criquets pèlerins voraces, cette armée mexicaine dévaste tout sur son passage. C’est euphémisme que de dire Nollywood pour le cinéma et la  Naija- Music sont les nouveaux barons des ondes téléradio africaines. La loi du nombre (la population nigériane est de 150 Millions d’habitants), l’esprit créatif du géant économique expliquent-t-elle cette domination outrageuse ? Il y’a –t-il une explication sociologique dans le raz-de-marée de la musique et du cinéma nigérians sur le reste du continent ? L’on pourra gloser à souhait sur la question. Toujours est-il que la grosse armada musicale et cinématographique venue de Lagos continue de « piétiner » l’Afrique. Mieux, alors que les observateurs pensaient à des épiphénomènes, le Nigéria continue de s’offrir le « scalpe » des autres pays. Où et quand s’arrêtera l’ouragan dévastateur ?

Un secret de polichinelle : les musiques urbaines et le cinéma nigérians ont pris le pouvoir. La création nigériane, dans ces deux domaines écrasent la concurrence africaine. Osez faire un zapping, télécommande en main, les chaines thématiques pour mesurer le diktat de musique et du cinéma sur le reste de l’Afrique. Un indice de cette boulimie envahissante : le ratio sur les déclinaisons de Trace TV, BBLACK TV et LC2, les principales chaines musicales du bouquet Canal+, est hallucinant. Idem pour le cinéma où les films nigérians ont la faveur des programmes- télé.

En musique, cette hégémonie a connu son amorce avec les déboulés de chanteurs 2 Face Idibia et des frères Paul et Peter du groupe P. Square. Depuis, des dizaines d’autres chanteurs se sont engouffrés dans cette voie du succès. Davido, Korede Bello, Flavour, Chidinma, Jazzy, Wizkid et autres sont désormais adulés sur le continent. Y’a-t-il une explication scientifique au succès continental de la musique nigériane ? Le musicien-arrangeur, David Tayorault, tente ici de donner quelques explications : « Longtemps, les Nigérians étaient en embuscade. Ils attendaient patiemment leur heure. Ils ont pris le temps de se préparer à tous les niveaux. Remarquez qu’ils mettent beaucoup de moyens dans la production des œuvres discographiques. Ils ne lésinent nullement sur les moyens techniques, dans la production des clips vidéo ; pour s’imposer, ils ont compris qu’il fallait utiliser l’arme de l’adversaire, en plus de leurs propres moyens. Si vous tendez bien l’oreille, vous constaterez que les nigérians ne font qu’une juxtaposition du zouglou et du coupé dévalé ivoiriens, auxquels ils ajoutent l’Azonto ghanéen et de petits trucs de chez eux. Le résultat est là. Leur musique est la somme de tous ces rythmes. Et comme la production musicale est de masse dans ce pays immense et peuplé, ils s’imposent naturellement au reste de l’Afrique ».

L’œil de David Tayorault met ici en avant, deux atouts majeurs des musiciens nigérians. Il met en exergue, en premier, l’intelligence des créateurs qui n’ont pas hésité à piocher chez le voisin. Une stratégie bien huilée pour barrer la route au coupé décalé, finalement déboulonné de son rang de première musique urbaine africaine. Ce topo a également « neutralisé » l’Azonto, désormais retranché dans son enclave ghanéenne.

De gros moyens financiers et le piston de l’Etat

Le second facteur est celui des moyens. Sur cette question, le rôle joué par de puissants mécènes est essentiel. Balino, jeune musicien nigérian vivant en Côte d’Ivoire, interviewé dans le magazine Top Visages, abonde dans ce sens : «  plusieurs facteurs entrent en ligne de compte dans le succès de la musique nigériane moderne. Les producteurs mettent beacoup d’argent à la disposition des artistes. Ils n’ont pas peur de prendre des risques. Parce que c’est un business rentable…La musique, aussi bien que le cinéma, sont des arts pris au sérieux, au Nigéria. »

A côté du mécénat dans la dynamique de la production artistique au Nigéria, on citera le rôle prépondérant du gouvernement fédéral. Sous Goodlock Jonathan, le Nigéria aurait décidé d’injecter annuellement 200 Millions de Dollars dans le secteur du divertissement. Le but ici étant de permettre à la culture de s’arroger la première place du continent, à l’image de l’économie du pays, déclaré premier puissant d’Afrique. Ainsi le boom du cinéma (Nollywood) taillé sur le modèle américain (Hollywood) et indien (Bollywood), serait le résultat d’une politique culturelle structurée à dessein, en vue de jouer le premier rôle sur tous les plans.

Ce même schéma s’applique aux musiques urbaines du pays, dont les déflagrations dépassent, à une moindre mesure, l’onde de choc des succès de Fela Anikulapo Kuti, Sonny Okosun, Prince Nico Mbarga, Oliver De Coc, et bien d’autres chanteurs Nigérians, au sommet des hits africains, dans les années 70.

Psquare, Davido, Wizkid, Flavour….nouveaux rois d’Afrique

Il y’a encore une poignée d’années les musiques urbaines ivoiriennes planaient sur le reste de l’Afrique. Magic System, Arafat, Douk Saga, Le Molare, Dj Jacob,… étaient dans un passé récent, de vrais seigneurs sur le continent. Maitres absolus des scènes de la sous- région et d’ailleurs, on les adulait pour leurs prestations scéniques et leur musique détonante. De Bamako à Douala, les jeunesses ont été conquises. N’est-ce pas ces artistes ivoiriens qui ont influencé le groupe Togolais Toofan, dont le jeu est furieusement trempé dans celui des décibels élaborés à Abidjan ? Malheureusement, le succès d’Arafat Dj et consorts s’est atténué avec le réveil brutal des légions nigérianes. Le déferlement de ces derniers ressemble à une guerre totale dévastatrice. Au point de reléguer la concurrence à des distances considérables. Les Ivoiriens, dans cette bataille féroce inégale, ont ainsi perdu des plumes. Une situation qui, selon l’arrangeur Freddy Assogba, était prévisible, vu le déficit des chanteurs à voix, malheureusement le talon d’Achille du coupé décalé qui compte en son sein, une immense majorité « d’analphabètes » en matière de musique. « Ils appartient aux arrangeurs d’être des formateurs pour les artistes Ivoiriens, vu qu’ils n’ont, pour la plupart, aucune notion en technique de chants et en musique…c’est la seule solution d’un succès dans la durée »

Les artistes chanteurs Nigérians semblent avoir pris la mesure d’une carrière porteuse. Celle qui s’exporte au-delà des frontières du pays. Conscients de leurs atouts et des gros moyens dont ils disposent, les chanteurs nigérians n’hésitent à aller « clipper » leurs chansons en Europe où aux Etats-Unis. Une option qui leur permet de viser le marché international. Certains même ont dépassé le simple cadre africain, à l’image du groupe PSquare, qui pour attaquer le marché américain s’est mis sous la coupole du Sénégalo-Américian Akon.

Les Ivoiriens complètement largués ?

Le coupé décalé est-il ainsi définitivement largué ? La question mérite d’être posée, au moment où la production et la qualité des dernières sorties ne volent pas haut. « Si les Nigérians ont pris de l’avance, c’est normal. Tout simplement parce qu’ils travaillent de façon professionnelle. Il y’a toute une organisation chez eux. Ils ont de grands producteurs et de grosses structures qui les encadrent. Pour leurs clips vidéo, ils vont jusqu’à Miamai, à Los Angeles pour les réaliser », s’est confié Dj Mix au magazine Top Visages.

Un aveu de reconnaissance ou d’impuissance dans les propos de Dj Mix ? Il reconnait le fossé entre les deux entités. A côté de tous les moyens des Nigérians dont parle le Dj ivoirien, l’on pourrait aussi mettre à l’index l’absence de créations de qualités dans le coupé décalé. Sans oublier la défection de certains arrangeurs comme Koudou Athanase, Freddy Assogba partis monnayer ailleurs leur talent. Ces deux techniciens avaient pourtant contribué à donner une âme à cette musique, avant d’aller se chercher dans d’autres contrées. Le musicologue Valen Guédé n’est pas tendre avec la meute de nouveaux animateurs du coupé décalé. Pour lui, les jeunes font plutôt ne font rien d’autre que du « saucissonnage musical ». Tant ces chanteurs ne se contentent que de baragouiner des onomatopées insaisissables et des idiomes piochés dans le Lingala congolais pour ne pondre que des singles indigestes parfois. Que dit véritablement Arafat Dj, autoproclamé chef de file de la chanson urbaine ivoirienne dans ses chansons, lui qui a été bombardé curieusement double « Koraman » en 2012 ? A la différence, les Nigérians débitent des textes lisibles et audibles enveloppés dans de belles mélodies. Qui pourra stopper le déboulé la marche ascendante des musiques urbaines nigérianes ? Le puzzle constitué par les descendants de Fela Anikulapo Kuti a assurément de longues saisons de règne devant lui. Puisqu’il n’y a désormais plus «  rien en face » sur le continent.

Dans le domaine du cinéma les quelques petites réalisations ivoiriennes ont-elles les moyens du Nollywood nigérian ? Le débat est ouvert.

Moses DJINKO

 

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